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30 octobre 2012 2 30 /10 /octobre /2012 18:31

Levé à 3h20, j’ingurgite un peu de muesli avec du lait de soja, c’est mon déjeuner préféré car il réanime mon corps. Couché vers 22h30, je n’ai trouvé le sommeil que vers 23h30. Comme je sais depuis l’Embrunman que la performance n’est pas directement en lien avec les heures de sommeil la nuit qui précède la course, je ne suis pas inquiet. A 3h35, je quitte l’hôtel ma cape de pluie sur le dos. J’ai laissé l’appareil photo à la chambre. Aujourd’hui, je n’aurai pas l’occasion de le sortir et je serai en mode survie, donc 100% focalisé sur la course à faire. Je ferai les photos le lendemain, il y aura une meilleure lumière, c'est sur !  J’ai calculé qu’il me faudrait une vingtaine de minutes pour rallier à pied la zone de départ et éviter le stress des bouchons à l’entrée et du parking dans les prés (où certaines voitures restèrent embourbées en fin de journée à cause de toute la pluie tombée). Si je suis trop court, je pourrai toujours parfaire cet échauffement doux par un peu de course à pied. Pour le moment il ne pleut plus. La forte averse tombée tout le temps qu’on était au restaurant la veille au soir à manger des pâtes, avait fini de me saper le moral. La météo annonce depuis des jours de la pluie toute la journée de vendredi, jour de l’Endurance Trail. J’avais choisi de refaire les Templiers parce que je m’étais dit que le temps couvert mais sec de l’an dernier m’avait privé de la magie du lever de soleil et de belles lumières sur les paysages traversés. Ici à Millau c’est la région du Languedoc-Roussillon alors en principe on s’attend à mieux que ça. Mais voilà, fin octobre on ne peut rien prévoir et ce matin je me dis que je n’ai aucune chance de finir la course.

 

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Cette année, j’ai choisi l’Endurance Trail, la version Ultra du trail des Templiers avec ses 106 km et 4800m de dénivelé positif. Les Templiers, c’est là que fut créé le trail longue distance il y a 15 ans avec pas même 300 participants. Aujourd’hui c’est devenu la Mecque du trail avec des courses pendant 4 jours brassant plus de 4000 participants au total. Une raison de plus pour y revenir car l’organisation y est parfaite. Vu que l’an passé sur les Templiers en 78km j’étais arrivé avec bien de  la marge, dans des conditions similaires, je dois pouvoir allonger la distance et le dénivelé mais avec un grand point d’interrogation quand même. En plus, ce format me permettrait de compléter mon total de 7 points nécessaires pour prétendre s’inscrire à l’UTMB car il en vaut 3. Mais alors, avec le temps annoncé, on n’est plus du tout dans des conditions similaires et donc de mon point de vue c’est foutu d’avance. J’ai même envisagé un moment de ne pas prendre le départ (comme 168 concurrents sur les 784 inscrits l’ont décidé, soit un taux de plus de 20% quand même !). J’avais toujours trouvé idiot le fait de se forcer à faire une course alors que la météo y enlèvera tout le plaisir que l’on peut en attendre, comme cela est déjà arrivé plusieurs fois sur l’UTMB. Mais ici on n’est pas en Savoie et pourtant on en est réduit au même point. Après avoir fait tous ces kilomètres pour venir ici, ne pas être au départ n’est pas chose possible, surtout qu’il ne pleut plus pour le moment. J’y vais en me disant que la pluie va reprendre, me refroidir peu à peu et qu’au bout d’un moment, je ne pourrai plus continuer et alors j’arrêterai. Il n’est pas question d’y aller pour s’acharner jusqu’au bout. Arrivé sur la zone de départ alors que le speaker annonce plus que de 2 minutes avant de partir. Je me rends compte que j’avais calculé un peu trop court le temps mais en même temps, je tenais à ne pas risquer de devoir attendre le départ sous la pluie. Je ne suis pas non plus pressé d'en découdre. Là je suis au taquet, juste le temps d’enlever ma cape et de placer ma frontale et le départ est donné.

 

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Le tracé du parcours de l’Endurance Trail (en trait bleu)


Je suis à l’arrière, la cape en main prête à être dépliée au cas où, vu que c’est pour abandonner, inutile de se placer. Nous avons droit au rituel du départ des Templiers, même à 4h du matin avec les feux de Bengale et la musique d’Ameno d’Era qui nous donne du baume au cœur et de l’énergie pour y aller. Un peu de public constitué des familles des coureurs est venu nous encourager à cette heure ultra-matinal. Les premiers hectomètres se font dans le calme, chacun sait ce qu’il l’attend et n’a pas l’esprit à en rire. Nous prenons la route qui suit le Tarn sur 3 km jusqu’à la première côte ce qui a pour intérêt d’étirer le peloton et éviter ainsi un bouchon à la sortie. Avec 600 concurrents, il n’y aura aucun bouchon tout au long de la course ce qui est appréciable, le tracé ayant été étudié aussi en ce sens.

 

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Profil de l’Endurance Trail


Nous prenons ensuite une petite route en pente sur  2 km pour aller en marchant jusqu’au village de Carbassas (en trail, à mon niveau, on ne court pas les côtes, le ratio temps gagné/effort étant alors trop faible). Au loin le pont de Millau est illuminé et ses mats clignotent tous. Puis nous entrons dans le vif du sujet avec les premiers chemins en direction du village de La Cresse qui se trouve au km17.5 au pied du Tarn et où se trouve le premier ravito. Lorsque je fais des courses où j’estime qu’il y a davantage de chance de flancher que de finir, je coupe en morceaux la distance. Ici je me dis que j’ai cinq fois 20km à faire et que je vais les prendre un par un. 106km sous la pluie, cela parait trop loin à réaliser vue les conditions pour se projeter mentalement et donc il faut donc morceler l’objectif pour le rendre plus humain. Durant ces kilomètres, je mange une belle tranche  de mon pain maison aux noix, noisettes, raisins secs et fleur de sel avec 4 tranches de viande de grison. Je pensais manger avant le départ mais je n’ai pas prévu assez de temps pour cela. C’est un peu gênant car il faut compter 3 bonnes heures de digestion mais bon ça ira quand même.

 

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En arrière plan de la ville de Millau, le viaduc vu depuis Carbassas


Au bout d’une heure de course (5h du matin), la pluie reprend, finement d’abord puis plus soutenue, elle ne cessera plus jusque 10h du matin. Courir avec la cape se fait bien mais entre la transpiration du maillot et la pluie qui ruisselle, on est vite mouillé. La casquette achetée la veille et mise par-dessus la capuche de la cape nouée me sert à éviter la pluie dans les yeux et supporte la lampe frontale. La cape assure une sorte de poche où l’air sert d’isolant et où je me réchauffe rapidement dès que je cours. Je ne souffre donc pas du froid, enfin une bonne nouvelle mais en même temps courir de nuit sous la pluie dans des chemins étroits est un peu oppressant et le moral est vraiment en berne. Nous arrivons en 1 heure 50 au premier ravito, ce qui est un rythme correct sans plus. Je me dis qu’on a presque déjà bouclé le premier jalon des 20 km à franchir. Il y a 14 km jusqu’au prochain ravito donc il me faut mes deux litres d’eau. J’ai bu un litre jusque maintenant sachant que je fini systématiquement les bouteilles à chaque ravito pour ne pas être piégé par les quantités que l’on croit boire uniquement avec le tuyau.  Je prends une tranche de pain d’épice et c’est tout : la salle est vraiment trop petite pour tout ce monde qui fuie la pluie et puis j’ai ma nourriture personnelle.

 

L’église du village sonne les 6 coups lorsque nous repartons déjà en direction de Mostuejouls, avec une heure d’avance sur la barrière horaire. La pluie a repris, je ne sais pas alors pour combien de temps et je me dis que je ferai le point au km 43 à Mostuejouls. En même temps, si les deux premiers ravito sont très espacés, j’ai remarqué que les suivants sont beaucoup plus rapprochés. De 10km à 15km pour les 3 suivants, ce qui me fait penser que la suite semble être aménagé pour faciliter un peu la progression. Par exemple, un seul litre d’eau est suffisant pour passer de l’un à l’autre, ce qui économise un kilo à porter, ce qui n’est pas négligeable dans les ascensions. Le tracé suit une longue montée jusqu’en haut du Causse suivie de la descente de l’autre coté vers le village. Je me pose vraiment des questions. Le jour s’est levé très doucement et j’ai pu remettre ma  lampe dans mon sac. La pente est raide et longue mais pas trop technique car le terrain est encore en bonne état. Mais c’est plutôt coté moral que les conditions sont vraiment difficiles. Comme dans chaque première partie de trail, la digestion n’est pas trop facile, ici j’ai en plus mal au ventre. Je pense que je ne suis dans la course que pour un moment seulement mais je ne peux pas rentrer maintenant alors qu’il n’est même pas encore 9h. On ne peut pas prendre de plaisir dans de telles conditions de course pour compenser la souffrance qui s’annonce forte vue le programme. Faisant le bilan, je me dis que je n’ai rien à gagner à être là. Je maudis un peu les trails longs et me jure de ne plus me lancer de défi de ce type, qui ne mènent à rien quand les conditions atmosphériques ne sont pas là. Je souhaite alors de surtout ne pas faire l’UTMB si c’est pour avoir la même chose mais en pis. Et le meilleur moyen pour cela est d’abandonner et ainsi de ne pas obtenir les 3 points qui me  manquent. En discutant avec un concurrent auquel je demande ce qui le pousse à continuer. Une seule chose me répond-il : les 3 points. Justement moi c’est plutôt l’inverse … Puis chemin faisant, nous arrivons finalement au ravito vers 10h05, nous venons de franchir le deuxième jalon de 20 km avec 2 heures d’avance sur la barrière horaire. Je suis alors en 375 eme position. Plus que 3 autres jalons ou plutôt deux, vu qu’au km80, on n’abandonne pas à ce point là ! La salle est grande, confortable et très bien garnie en victuailles de toutes sortes. Je refais le plein et m’assois un peu. Vu l’heure, il est encore un peu tôt pour rentrer, je me dis que je vais continuer au moins jusqu’au prochain ravito qui se trouve de l’autre coté du Causse, dans les gorges de la Dourbie et que le retour éventuel en navette sera alors plus simple.

 

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Nous traversons le Tarn pour entrer dans le département de la Lozère

 

Nous repartons et là, surprise, la pluie a cessé ! Et ça c’est une nouvelle qui change tout. Déjà, je peux retirer la cape et essayer de sécher un peu. Ensuite cela veut dire que dans cette région la pluie s’arrête par moment et ne tombera pas sans discontinuer (on n’est quand même pas en Normandie ! m’ont rétorqué des concurrents à l’accent du sud). Aussi même si la pluie reprend, on pourra espérer que cela s’arrête à nouveau. L’espoir fait vivre et cette accalmie m’en donne pour le restant de la course. Nous traversons le Tarn pour entrer dans le département de la Lozère et montons le Causse Noir tranquillement pour redescendre en direction du village du Rosier situé de l’autre coté, au km 52.5. Là nous rejoindrons le tracé du trail classique de 78 km que j’ai fait l’an dernier, je serai alors en terrain connu. Aussi le tracé dans cette partie est moins accidenté. En traversant le Causse, je discute avec un concurrent qui m’explique qu’il va tenter de doubler l’Endurance Trail du vendredi (106 km) par le trail classique le dimanche (78 km). Il a déjà fait l’Endurance Trail 3 fois et comme il a de la marge il veut tenter le doublé pour voir (après avoir vu les résultats, j’ai pu constater qu’il a réussi son pari, assez aisément en plus). On m’avait dit que ça se faisait mais je n’y croyais pas. En fait cette personne est guide de rando dans les Alpes et donc monter et descendre des montagnes ne le fatigue pas, tant que les portions roulantes ne sont pas trop nombreuses ! J’ai remarqué qu’il y a eu un écrémage au départ qui a fait qu’on se retrouve uniquement avec des durs à cuire de la discipline. L’autre concurrent avait fait la Diagonale du Fou (l’UTMB de l’Ile de la Réunion) avant de venir sur l’Endurance Trail.  Petit à petit nous séchons un peu, j’arrive même à deviner le soleil et aperçois un tout petit morceau de ciel bleu. Cela ne durera que quelques secondes et disparaitra rapidement hélas. Nous  rallions vers 12h13 le ravito du Rosier qui est bien organisé. Nous avons toujours 2h d’avance sur la barrière horaire et je suis en 409eme position. Je mange de nombreux Tucs et refais le plein, cette fois en diluant un demi litre d’une boisson régénératrice au goût on ne peut plus artificiel d’arôme orange (je n’en reprendrai plus !). A ce moment, on a passé la bascule, c'est-à-dire la moitié de la distance. Le passage de quelques heures sans pluie puis la pluie revenue, mais que je gère sans problème, et enfin la forme qui est là font que je ne me pose même plus la question d’abandonner ou pas au moment de repartir. Et puis en avoir bavé comme j’ai fait sur la première moitié ne m’incite pas  à jeter ces efforts aux orties mais plutôt à en tirer bénéfice pour la suite. Le point de non retour vient d’être atteint sans que je m’en rende compte et maintenant, c’est l’esprit tourné vers l’objectif final, celui de finir, le seul acceptable, que je poursuis la course.

 

A la sortie, la pluie a repris et ne cessera plus de la journée même si l’espoir du contraire nous fait avancer. A chaque sortie de ravito, il me faut courir rapidement. Si une côte se profile juste après, c’est plus compliqué. En effet, l’effet étuve de la cape ne marche que si le corps produit de l’énergie. Pour remplir mes bouteilles qui sont dans mon sac, il faut que je retire ma cape dans le ravito et elle est toute mouillée d’eau froide recto-verso lorsque je l’enfile à nouveau. Vraiment pas agréable …  Après le village du Rosier, nous traversons le vieux village perché de Pierreleau pour attaquer une montée très raide et longue vers le plateau du Causse. Sur les Templiers, j’avais remarqué que je n’ai aucun mal dans les ascensions et même  que je m’y repose, ce qui n’est pas le cas en courant ou bien dans certaines descentes.

 

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En traversant le plateau du Causse vers Saint André


Arrivé au sommet, nous traversons le long plateau du Causse en direction de St André de Vezines. C’est très roulant et je suis par moment seul dans ce paysage sauvage et inhospitalier. C’est en même temps agréable pour se ressourcer un peu et trouver un rythme intéressant. Je discute un moment avec un autre crack. Quand j’évoque l’Embrunman, il me dit qu’il l’a fait 15 fois. J’ai croisé plusieurs trailers qui avaient fait l’Embrunman, ce qui corrobore ma vision que ce type d’Ironman est fait plutôt pour les ultra-trailers que pour les triathlètes venant du courte distance. Mais cette personne avait poussé le vice beaucoup plus loin en faisant des triple Ironman (et oui ça existe) et même un improbable deca-Ironman à Mexico avec 20 participants seulement - la natation en piscine quand même ! UTMB, Paris-Brest-Paris à vélo, le monsieur avait tout fait et je suis honoré de voir qu’il ne m’a pas distancé pour autant sur ce trail à ce stade de la course. Vu les détails qu’il donnait, validés par la personne qui le suivait dans toutes ces aventures, il n’est pas impossible que ce qu’il disait soit vrai. Au cours de la traversée, le parcours nous fait passer dans une ancienne église romane en ruine ce qui fait que l’on n’ a pas d’excuse pour ne pas l’avoir regardé, puis plus loin des concrétions calcaires qui font tantôt des cheminées, tantôt des champignons dont le plus grand est appelé champignon préhistorique, de part sa taille d’une vingtaine de mètre de haut. Arrivé (assez vite) au ravito de St André au km 67, il est 14h12 et j’ai maintenant presque 3 heures d’avance sur la barrière horaire (je suis en 351eme position). J’ai plutôt faim et je mange beaucoup : taboulé, Tucs, nombreuses petites tartines au roquefort, bière sans alcool, en finissant toujours par une sucrerie à base de patte de fruit, le luxe quoi ! Un mélange sucres lents / sucres rapides avec ce qu’il faut de protides / lipides et sodium, me voilà paré pour les 40 kilomètres qui restent à parcourir. A ce ravito, j’ai revu le guide de rando qui connait bien le parcours, et en discutant il m’indique le profil à venir jusqu’au prochain ravito.

 

Dans les km qui suivent nous continuons sur ce plateau puis en descendant peu à peu, parfois en remontant, ceci pendant plusieurs km. Certaines personnes marchent déjà un peu même sur le plat. En fait, elles ne sont pas fatiguées mais ont choisi de gérer leur avance sur la barrière horaire pour bien ménager la fin de course. Cette gestion de barrière horaire est quelque chose que je n’ai jamais fait mais il est clair que dans les ultra-trails c’est une arme intéressante pour arriver à aller jusqu’au bout dans un état correct et finir, qui est somme toute le seul vrai objectif en trail. Puis la grande descente vers La Roque Ste Marguerite commence. En fait ce sont les descentes qui font surtout mal, surtout celles faites tout en retenu et en flexion, qui commence vraiment à m’attaquer les cuisses. Celle-ci parait très longue, plus longue que ne me paraissent les montées ! En même temps, c’est moins raide et donc sur les deux derniers tiers on ne fait que courir.

 

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Le passage sous la route dans le village de Roque Sainte-Marguerite avec un témoin signalétique

 

Arrivée en bas, nous rallions vers 16h16 l’avant dernier ravito du parcourt au km78 (pour 19h15 heure limite, je suis en 358eme position), stratégique, vu qu’il n’y en a plus pendant 20km et deux ascensions costauds. Pourtant, la pièce est trop petite, on se marche dessus. J’ai du mal à aller chercher à manger (encore des tartines au roquefort) et de l’eau, servi avec une cruche par une personne. Ce n’est vraiment pas pratique pour remplir une bouteille et il faut faire la queue. Alors qu’il aurait suffit de mettre quelques jerricans à disposition pour se servir soi- même. Dans tous les ravito, ça a été le même problème. En plus plusieurs personnes ont leur accompagnatrice ou bien leur famille qui les suit en voiture avec des valises de vêtements ou chaussures sèches. Un grand gaillard se change complètement avec l’aide de ses deux vieux parents, scène plutôt étrange de ce trail. En parlant avec des personnes qui s’étaient changées, elles m’ont confié que dix minutes seulement après, surtout quand une ascension dans la forêt humide suit le ravito, et bien tout est à refaire et ils sont à nouveau complètement mouillé. C’est pourquoi j’ai gardé mes habits secs dans mon sac tant que la pluie dura, c'est-à-dire jusqu’au bout. Il s’avère que je fais figure d’original sur cette course en termes d’équipement. Je n’ai pas succombé aux sirènes des vendeurs d’équipements de toutes sortes et d’aliments en gel pas vraiment naturels ni bio ... Pour moi c’est sans goretex, sans gel (uniquement du pur terroir), pas de liquide régénérant, uniquement de l’eau claire, pas de manchon aux mollets ni aux bras et enfin pas de bâton ! Tout ça mis bout  à bout est aussi bien plus économique. Par ailleurs, l’option goretex et blouson de pluie touche ses limites me dit-on à plusieurs reprises. Les concurrents sans cape et ayant misé sur des vêtements techniques sont aussi mouillés que moi mais ils n’ont pas cette bulle thermique permise par la cape. Un concurrent m’avouera être frigorifié depuis la mi-course. Je ne suis donc toujours pas convaincu par la tenue des vêtements techniques sous la pluie. En partant, je recroise notre ami guide de rando qui veut doubler les deux trails des Templier et qui s’économise. En discutant, je m’aperçois que j’ai juste oublié une montagne à franchir, en me croyant un village trop loin. De ce fait, l’unique litre d’eau que j’ai pris, comme aux autres ravito précédents, me parait un peu limite. Puis je sous-estime le temps à passer le prochain obstacle et vue la cohue pour avoir de l’eau et le fait de devoir enlever à nouveau la cape pour accéder aux bouteilles dans mon sac, je décide de repartir comme ça. Une petite erreur, qui aurait pu avoir des conséquences lourdes. A la sortie, je m’aperçois que je n’ai même pas pu m’assoir et prend quelques instant pour me poser sur un muret et reposer mes pieds.

 

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La Dourbie est trop haute et agitée pour passer sur un pont posé sur des kayaks !


Nous traversons ce magnifique village puis la Dourbie pour aller attaquer une montée raide dans la montagne qui va nous mener au village de Pierrefiche. En haut, nous longeons la falaise tout du long d’un grand cirque, ce qui me fait penser qu’il ne vaut mieux pas trébucher à cet endroit car il y a du gaz ! Le chemin suit longuement la crête avant de redescendre à nouveau pour retrouver la Dourbie. Avec la pluie qui n’a pas cessé depuis 10 heures du matin, tout est détrempé. Le chemin est devenu un ruisseau dans lequel nous courrons. J’apprécie de pouvoir faire cette descente alors qu’il fait encore jour. La terre est devenue de la boue, sur laquelle nous glissons quand la pente est raide, surtout que nous sommes en tennis et pas en chaussures de rando. Je comprends alors combien des bâtons étaient indispensables aujourd’hui, et décide de m’y mettre dès cet été ! Faute de mieux, je saisi un bâton en bois qui, avec les buis, me permettra de descendre cette patinoire de boue sans partir en ski nautique vers les pierres situées en contrebas. C’est galère comme je l’appréhendais mais au bout d’un moment, la pente est moins raide et on peut à nouveau courir. La descente est technique et interminable et il fait de plus en plus sombre. Arrivé presque en bas, je décide finalement de m’arrêter pour remettre la frontale et y voir plus clair. Entre la montée vers Pierrefiche, le passage en balcon là haut et la descente technique, il m’aura fallu 2h45 pour faire les 16km qui nous séparent du village de Massubiau au km 94. Cette année, avec les pluies, on ne traverse pas la Dourbie sur des kayacs au village de la Monna mais plus loin par le vieux pont  de Massubiau. Comme je savais qu’il me faudrait gérer l’eau, je n’ai pas trop bu, surement pas assez. Dans le village, je fini ma viande des grisons (j’en aurais mangé en tout 20 tranches soit 200g) et mon pain (j’en ai mangé en tout 4 belles tranches épaisses en plus des ravito). En reprenant la route qui nous mène vers le chemin où démarre la dernière ascension, je me dis que j’aurai du mal avec la quantité d’eau en stock. Et là, l’incroyable se produit. Un bon samaritain a garé sa voiture le long du chemin et propose à ses frais de l’eau aux concurrents qui passent. Il me propose une bouteille, je m’en saisi et en avale la moitié. Ca fait du bien ! Je ne sais comment le remercier. Cette eau arrive à point car arrivée en haut, ma bouteille sera à sec.

 

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Le Cade vu le lendemain depuis le village de Massubiau

 

La montée est donc différente dans son début comparée à l’an dernier, beaucoup moins technique (moins de prises de main nécessaire). Durant la course, j’ai aussi appris que les organisateurs avaient réduit d’un chouia la distance à 101km au lieu de 106km et le dénivelé de 4800m à 4600m du fait des conditions climatiques. C’est déjà ça de pris, tant que l’on reste un centbornard du trail à l’arrivée avec 3 pts UTMB ! Nous faisons la dernière ascension avec application en se disant que la fin ne sera pas facile du tout mais que sauf accident c’est dans la poche. Il y a une montée technique mais pas si longue en fait, où les parties varappes dans le haut sont difficiles à faire sans se marcher sur la cape. Je glisse souvent pour monter sur les blocs de pierre glissant comme des savonnettes. Je suis obligé de la rentrer dans mon short au bout d’un moment ! On arrive assez vite à la route, presque en haut, les jambes font bien mal maintenant,  et il reste quelques kilomètres à faire dans la forêt avant d’arriver à la ferme du Cade où se trouve le dernier ravito. Il est 20h59 quand nous arrivons et il n’y a plus de barrière horaire. Je suis en 354eme position. Ce ravito je le connais bien pour l’avoir fréquenté l’an dernier. Chaleureux, bien garni, on apprécie la soupe chaude et son confort. Mais attention, avec la pluie, il ne vaut mieux pas trop s’attarder car la descente que je connais aussi est hyper raide, boueuse à souhait et il ne vaut mieux pas être refroidi lorsqu’on l’entreprendra. Alors je ne reste qu’un petit quart d’heure à peine, passe une veste technique que j’avais ce matin en venant de l’hôtel car la température a baissé et repars vers 21h15 pour la dernière partie, il reste 3,5 km mais ça fait peur.

 

Peu après la sortie, je dépasse un groupe qui marche désormais. Moi, il me faut le chauffage central sous la cape et donc j’ai besoin de courir. Et puis je suis pressé d’en finir. Je pense à cette personne avec qui j’avais fait le marathon de l’Embrunman et qui chaque fois qu’on se demandait si on allait marcher, disait toujours : on court jusqu’au bout ! Pour moi en trail, c’est pareil, j’ai toujours couru jusqu’au bout et ici ce sera la même chose. Alors je pars devant, seul dans la forêt noire et épaisse. Les nuages sont maintenant descendus et enveloppent le haut du causse sur lequel je cours. Cette brume me renvoie la lumière et il est difficile de voir loin les bandes réfléchissantes qui indiquent le parcours à suivre. Il ne faut pas que je me perde ou rate un embranchement car alors je peux perdre beaucoup de temps à errer dans la forêt ! Heureusement, au bout d’un moment, je rattrape des gens qui obliquent sur la gauche vers un chemin : c’est là qu’on tourne. On passe au travers de la grotte du Hibou, un grand classique des Templiers avant d’attaquer la descente tant redoutée. Je ne serai pas déçu. Armé d’un bâton, je glisse souvent, tombe plusieurs fois sur le dos. Une fois je tombe sur une grosse racine qui me rentre dans le bas du dos. Une autre fois, je me retrouve à nouveau par terre sur le dos, la jambe droite complètement repliée, comme pour un étirement, sauf que ça fait plusieurs heures que j’avais trop mal pour la plier complètement ! Heureusement, je n’ai pas cassé le muscle et ça a l’air d’aller. La partie raide et boueuse entrecoupée de grosses pierres est vraiment dure à passer. Il y a même des moments où je me suis demandé si j’allais pouvoir passer, juste avec mon bout de bois. Dans la nuit, je n’ai plus la souplesse des jambes pour passer d’un obstacle à l’autre tel un cabri et avec cette patinoire, je n’ai pas droit à l’erreur. Je progresse pas à pas et me fais doubler par quelques concurrents qui trouvent encore des appuis en descente. J’estime avoir perdu une heure en tout dans les deux dernières descentes boueuses que du fait de ne pas avoir de vrai bâton. Par moment, j’ai dans la tête la chanson tout en délicatesse « Love » de John Lennon, tantôt c’est nuit et brume qui me fait penser à Nuit et Brouillard et les pensées sombres m’envahissent. Je pense à la souffrance de tous ces gens dans les camps, comment ils ont vécu le transport dans les convois … L’obscurité, la galère et la pluie ont dirigés mes pensées vers ce contexte plutôt qu’un autre, c’est un peu effrayant mais c’est vrai que dans cette descente qui n’en fini pas, je me sens prisonnier de ce tracé sur lequel je n’ai pas prise et l’obscurité ne me renvoie plus que mes souffrances physiques et surtout mentales. Je réclame et crie « Du béton et du bitume ! Marre de la forêt et de la boue ! » Enfin, beaucoup, beaucoup plus bas, on atteint enfin la lisière de la forêt pour rejoindre les zones cultivées où l’on peut à nouveau courir.

 

Soudain, la délivrance ! On aperçoit alors les lumières de Millau puis celles de l’arrivée mais on ne  perçoit pas encore la voix du speaker. Je me dis de savourer ces derniers kilomètres car ce n’est pas tous les jours qu’on fini un 100 bornes. Puis l’arrivée approche, c’est l’euphorie parmi les concurrents, les jeunes femmes du trail du Viaduc (un 40 km) nous rejoignent sur le parcours pour finir en beauté à nos côtés. Je passe la ligne le point levé, il est 22H45, j’ai mis une heure vingt pour faire les derniers 3.5 km … En réalisant un temps de 18h44’28 j’ai 3h15 d’avance sur les barrières horaires et je fais un temps plus que correct. Je fini en 362eme position sur seulement 515 arrivants. Cela fait 101 abandons soit 20% des partants ce qui est beaucoup.  Mon classement semble situé plus vers les 2/3 que la moitié pour la course de 78 km de l’an dernier. Ceci est trompeur car 200 personnes auraient du être parmi nous et ne sont pas venues ou ont abandonnés et je me dis que ce ne sont pas les meilleurs… Beaucoup d’entre elles auraient pu être derrière moi à l’arrivée ce qui m’aurait mécaniquement remonté dans le classement. Mais aujourd’hui, je n’ai eu face à moi que des durs à cuire ou bien des cracks du longue distance alors je suis très fier de mon classement. Autre point, mon classement est resté presque inchangé tout du long de la course, à la différence de l’an dernier sur le 78km où j’avais dépassé beaucoup de monde sur la dernière partie sans pour autant avoir accéléré. Ici j’ai eu affaire à des concurrents aguerris qui ont gardé, comme moi, un rythme assez constant tout au long de l’épreuve, ce qui a permis de courir à peu près avec la même troupe et ainsi de créer une certaine proximité avec eux.

 

Je suis dans un assez bon état physique à l’arrivée même si tout et relatif. Ainsi, après avoir pris ma médaille et le maillot, c’est en courant que j’ai fait les deux km qui me séparent de mon hôtel en centre ville, chauffage central sous cape oblige. Après la douche en revanche, c’était fini, je ne pouvais plus courir. 3 jours après toujours pas d’ailleurs. Les courbatures que j’ai ressenties partout sur le corps, sur les jambes bien sur incluant mollets et chevilles mais aussi dans les abdos, bras, épaules et dos me font penser que faire un trail dans ces conditions est finalement un sport complet qui va bien plus loin que juste de la course à pied.

 

Alors après ce trail, les impressions sont mitigées. D’un coté, j’ai atteint l’objectif, qui plus est dans des conditions on peut difficilement faire pis et avec un classement plus qu’honorable. J’ai battu mon record de distance et de dénivelé en course, ainsi que mon plus long temps passé en course, bien au-delà de l’Embrunman. De l’autre je n’ai pas pris de plaisir et je me demande le sens d’en avoir bavé tout du long comme ça. Heureusement que j’ai pris du plaisir dans la préparation, avec les sorties d’entrainement au long cours dans la forêt de Versailles. En fait comparativement à l’Embrunman, je ne peux pas dire que j’ai davantage souffert physiquement. Ce trail a été fait au mental et bien plus qu’à l’Embrunman, c’est la  souffrance morale qui a été très forte, sous la pluie dans la nuit et la brume, parfois seul à patauger dans la boue dans des pentes fortes et dangereuses … A la différence de l’Embrunman où je n’arrivais plus à redescendre sur terre tant j’étais à la fois comptant et fatigué, ici, je suis fatigué et dans un spleen global qui n’arrange rien.

 

Pourtant j’ai appris des choses sur ce trail et cela n’a pas de prix. Alors oui j’ai maintenant en main les 7 pts UTMB dont j’avais besoin mais pour en faire quoi, je dois dire que je ne sais pas encore. Surtout que doubler le dénivelé de l’Endurance Trail demandera une certaine adaptation. A méditer durant les longs mois d’hivers à venir et que je vais consacrer à la récupération par le golf et l’astronomie. Il faut que je refasse un trail sous le soleil pour rappeler à mon esprit qu’on peut prendre du plaisir en course. Tiens en attendant, je vais me réchauffer le moral en relisant le compte rendu ensoleillé du trail 2012 de la Pointe du Pays de Caux …

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Published by Dominique Bayart - dans Trail
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clovis simard 29/05/2013 00:11

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